Une petite fille de douze ans ne se trompe pas

par Marc Uyttendaele*

 

Ma fille a douze ans. Elle a l’âge où se façonnent, pour une vie, les valeurs. Un dimanche midi, elle a interrogé sa grand-mère sur ses souvenirs de la guerre, sur les raisons pour lesquelles elle s’était retrouvée seule à 14 ans : une mère arrêtée par la Gestapo pour avoir caché un leader communiste, une année de prison à Saint-Gilles, un train qui part vers l’Allemagne quelques heures avant la libération et qui, heureusement, est arrêté près de Malines parce que des cheminots flamands ont saboté les aiguillages. Elle sait que le nazisme est la pire ignominie qu’a connue l’humanité. Ma fille a douze ans et a fait ses études primaires dans une école où la majorité des élèves étaient musulmans. Elle a compris que, dans ce pays, coexistaient diverses cultures, diverses religions et que, même s’il existe parfois des confrontations, rien n’est pire que le racisme et le repli sur soi. Ma fille a douze ans et elle vit dans un pays où le mariage homosexuel est légalisé depuis longtemps et elle trouve un couple homosexuel aussi naturel qu’un couple hétérosexuel. Ce qui est évident pour une petite fille de douze ans, et pout tant d’enfants du sud comme du nord du pays, ne l’est pas pour certains ministres du gouvernement belge. L’un, Jan Jambon, affirme que ceux qui ont collaboré avec les nazis avaient leurs raisons, une litote pour exprimer que l’on peut les comprendre, voire les excuser. Confronté à l’émoi provoqué par sa déclaration, il affirme que la collaboration a été une erreur historique… Une erreur, encore un mot qui trahit l’inconscient de celui qui le prononce. Ce n’est guère grave, une erreur. Cela se répare. Cela s’excuse. L’autre, Theo Francken, a tenu des propos homophobes et racistes. Certains croient pouvoir l’en excuser en affirmant que c’était dans le cadre d’une correspondance privée ou que c’était il y a longtemps. Cela fait penser à la chanson de Brel : « Je n’ai pas tué de chats, ou alors il y a longtemps, ou bien j’ai oublié, ou bien ils sentaient pas bon ». Et l’homme s’est excusé, en quelques phrases prononcées à la va-vite, en néerlandais et à nouveau au prix d’une litote. Il a blessé des gens, mais il ne voulait pas… Mais non, ce monsieur est un gentil. Il est convivial. Et lorsqu’il dit qu’il n’aperçoit pas la plus value de l’immigration marocaine ou congolaise, il n’imagine pas qu’il puisse blesser les marocains ou les congolais. Il en est de même quand il stigmatise « les petits cons de marocains ». Il ne veut blesser personne. Le cordon sanitaire politique n’a pas été rompu, mais le cordon sanitaire des idées a volé en éclats. Quelle différence fondamentale y a-t-il entre les propos de Théo Francken (N-Va) et ceux de Filip Dewinter (Vlaams Belang) qui déclarait : «On les connaît bien, ces jeunes, ce sont tout simplement des Marocains de merde, qui reçoivent un assistant social, un emploi (…) et de préférence une BMW en prime pour poser leur cul ». L’un est plus trivial que l’autre, mais le fonds de commerce idéologique est identique. Honte à un pays dans le gouvernement duquel figurent un ministre qui estime que les collaborateurs avaient leurs raisons ainsi qu’un secrétaire d’Etat dont le racisme est patent et qui à peine nommé fête l’anniversaire de l’ancien responsable d’une milice privée d’extrême droite, coupable du seul crime linguistique qu’a connu la Belgique. Le grand timonier de la N-VA voit dans l’émotion provoquée par ces dérives des « foutaises francophones » et n’aperçoit pas ce que l’on peut reprocher à Théo Francken. Il n’y a rien là d’étonnant. Il n’y a là rien d’anormal. Le nationalisme flamand est bigarré. Certains, à la N-VA sont simplement nationalistes et c’est leur droit le plus strict. D’autres, dans le même parti, ancrent leur nationalisme dans la nostalgie d’un mouvement flamand qui a collaboré avec les nazis et ce sont ceux-là même qui, par une tragique cohérence historique, sont enclins à stigmatiser tantôt les étrangers, tantôt les homosexuels. Bart De Wever n’aperçoit pas ce que l’on peut reprocher à Theo Francken. Et bien, une petite fille de douze ans, et avec elles tant d’enfants francophones et flamands, pourront le lui expliquer. Car c’est à l’école que l’on apprend à combattre le racisme, l’homophobie et à entretenir la mémoire de l’horreur absolue que fut le nazisme.

 

* Billet initialement paru dans La Libre Belgique

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