L’esprit du 11 janvier

par Marc Uyttendaele**

 

Le 7 janvier, c’est la sidération. La plongée dans l’horreur. La prise de conscience immédiate que quelque chose a basculé, qu’un symbole de liberté a été saccagé, que l’état du monde dans lequel nous vivons a encore empiré. Le 11 janvier, il y a, à nouveau, un peu d’oxygène dans l’air, un espoir ravivé. Des millions de gens, spontanément, sortent de chez eux, abandonnent pour quelques heures ce XXIème siècle où tant de choses se passent devant des écrans d’ordinateur. C’est le retour bienfaiteur du temps passé où les émotions s’exprimaient à l’air libre sans l’entremise d’un clavier. Pendant ces journées, comment ne pas avoir été à fleur de peau ? Les yeux rivés sur l’événement, sur les commentaires de l’événement, sur les commentaires des commentaires de l’événement. En permanence, des larmes au bord des yeux. L’émotion devant ces musulmans, intellectuels ou non, qui défilent sur les plateaux de télévision pour livrer des messages de paix, de tolérance, de liberté. L’émotion devant ces juifs, projetés dans la peur ancestrale d’être persécutés simplement parce qu’ils sont ce qu’ils sont. L’émotion devant tout ceux qui célèbrent la liberté d’expression, la pointe avancée de l’humanisme, du progrès, de la démocratie. Pendant toutes ces journées, j’ai eu l’envie de prendre la plume, éprouvé le besoin de jeter des mots sur le papier, d’exprimer une émotion qui déborde. Instinctivement, cependant, je m’en suis abstenu, mesurant la vanité d’ajouter mes mots aux torrents de ceux qui déferlaient et qui, le plus souvent, exprimaient la révolte, les espoirs, les valeurs qui sont les nôtres. Le 11 janvier était un moment. Ce n’était ni un début, ni une fin. Beaucoup se demandaient ce qui s’en suivrait. Chacun sentait confusément que ses suites ne pourraient être que décevantes. Aujourd’hui, vient déjà le moment de prendre un peu de recul, de remettre de l’ordre dans les pensées. La liberté d’expression est au cœur de la démocratie. Mais toute liberté peut devenir une oppression. Les auteurs de la Convention européenne des droits de l’homme l’ont bien compris. Ils ont pris soin de rappeler que l’usage d’une liberté ne peut permettre d’en détruire une autre. A l’instar du choc des civilisations, il existe un choc des libertés. Alors, soyons clairs, le choc entre la liberté d’expression et la liberté de religion ne peut conduire à l’interdiction de moquer une religion. Dans une démocratie accomplie, il est loisible à tout un chacun de contester les religions quitte à manquer de respect à ceux qui se reconnaissent en elles. Simplement, la liberté d’expression ne peut être vecteur de mensonges et ne peut inciter à la haine. L’on peut cependant bénéficier d’un droit et trouver inopportun d’en user. Les survivants de Charlie Hebdo n’ont pas désarmé. Ils ont réaffirmé leur droit à la caricature. Ils n’ont pas plié l’échine devant les intimidations barbares qui leur étaient adressées. Ils ont redessiné le prophète, avec une légende de paix.  Mais l’auraient-ils fait s’ils avaient su que d’autres morts s’ajouteraient, de ce fait, à ceux qu’ils pleuraient ? Lorsque le monde est devenu un baril de poudre, au delà de la liberté de chacun de s’exprimer, il est temps de faire preuve d’esprit de responsabilité, de respect de l’autre, d’intelligence et de nuance. Plus que jamais, chacun d’entre nous doit, en conscience, mesurer son propos, non par peur des conséquences, mais parce qu’il nous appartient à tous, par l’addition de nos comportements individuels, de contribuer au renforcement de l’idéal démocratique et au dialogue entre les différentes fractions de la société. C’est cela, à mes yeux, l’esprit du 11 janvier. Ainsi, par exemple, est-il déplorable de voir une grande chaîne télévision belge poser, précisément à un moment sensible, la question de savoir si l’intégration est un échec pour y apporter, sans nuance, une réponse affirmative. La question est imbécile car la réponse est singulière. Pour certains, l’intégration est une réussite exceptionnelle et pour d’autres, elle est un échec. Globalement les résultats d’une telle enquête sont inquantifiables tant ils sont la conséquence d’une addition de destins individuels. RTL avait le droit de diffuser cette émission. La liberté d’expression l’y autorisait à l’évidence, mais sur le plan du civisme, il en va tout autrement. L’huile sur le feu ne fait qu’accroître les incendies là ou précisément des millions de gens sont descendus dans les rues dans l’espoir de les éteindre.

 

**  Billet également publié dans La libre Belgique

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