If the witch is dead, how to weaken her babies ?

par Vanessa De Greef et Daniel Zamora (aspirant FNRS en sociologie au « GERME », ULB)

En réaction au billet d’humeur de Vincent Lefebve posté sur ce même site, intitulé : « The witch is dead, long live the witch ! ».

Alors que Vincent Lefebve expose sa crainte que l’on puisse se réjouir publiquement de la mort de Margaret T., nous y voyons, au contraire, une bonne nouvelle. Et cela pour deux raisons.

Tout d’abord, il y a quelque chose de rassurant au fait qu’une partie du « peuple » anglais fête la mort de Margaret T. En effet, il faut différencier la personne « privée » de la personne « publique ». Il est évident que les festivités ne concernent pas Margaret T. en tant que personne, mais ce dont elle est l’objet, ce qu’elle représente. De ce point de vue, il est positif de voir que même une vingtaine d’années après que Margaret T. ait quitté le poste de premier Ministre britannique, une partie de ses concitoyens s’offusquent toujours des réformes sociales dramatiques qu’ils ont subies sous son règne et le rappelle à ses héritiers. Pas si ignare ni amnésique que d’aucuns le prétendent, un pan de la population anglaise semble ainsi mettre en garde les responsables politiques des réformes ultralibérales qu’ils continuent à instaurer. De cette façon, et quoi que l’on puisse en penser sur la forme, le fait que les citoyens descendent dans la rue et clament leur colère est surtout le signe qu’ils s’intéressent toujours à la chose publique : ils ne se contentent pas d’un simple aller-retour aux urnes, qui quoiqu’essentiel n’est guère suffisant pour garantir une saine démocratie.

Ensuite, si nous n’irions pas jusqu’à prétendre que Margaret T. aurait apprécié la célébration de son décès – et d’ailleurs ce n’est pas la question, la liberté d’expression ne s’exerçant pas sur autorisation – elle semblait assez intelligente pour les envisager lorsqu’elle déclarait : « If you just set out to be liked, you will be prepared to compromise on anything at anytime, and would achieve nothing ». Sur les mots choisis par ses opposants, « Miss Maggie » regrettera peut-être de ne pas avoir suffisamment investi dans leur éducation pour qu’ils puissent devenir un peu plus poètes… Cependant, tant les actes que les discours de Margaret T. semblent créer un appel d’air pour de telles réactions. Par ailleurs, le « peuple » n’a parfois d’autre choix, pour être sous les feux de la rampe et impacter l’action des responsables politiques, que d’user de mots catégoriques.

Cependant, quand bien même la joie porterait exclusivement sur la mort de la personne privée, on voit difficilement comment s’y opposer. Vincent Lefebve sous-entend que la réjouissance publique est compréhensible uniquement pour des cas extrêmes. Son propos appelle une question : que faut-il pour constituer un cas extrême ? Car, comme il le précise lui-même, au regard de la politique étrangère de Margaret T., sans parler de sa politique intérieure désastreuse et inégalitaire, il n’est pas illégitime d’y voir un « cas extrême ». Sans prétention à l’exhaustivité, on retiendra, entre autre, le triste épisode de la Poll tax, les coupes sombres dans l’enseignement, les lois restreignant le droit de grève, l’allégement de la fiscalité sur les hauts revenus qui a eu pour conséquence d’accroître les inégalités et les nombreuses privatisations dont l’objectif avoué était de restreindre le déficit public mais qui se sont, en définitive, soldés par une profonde dégradation de nombreux services essentiels.

Si ces éléments ne devaient suffire à comprendre les raisons pour lesquelles le peuple exprime sa colère et célèbre la mort de Margaret T., quel degré de souffrances doit-il endurer pour monter aux barricades ? Les politiques sociales inégalitaires sont-elles d’emblée moins scandaleuses que celles portant directement atteintes à l’intégrité physique ? Les premières ne sont-elles pas tout aussi dramatiques et ne rejoignent-elles pas d’ailleurs les dernières lorsqu’elles ont pour effet de réduire l’espérance de vie de la population, bref de tuer des citoyens de façon un rien précipitée ?

Vincent Lefebve discerne dans ces célébrations publiques post-mortem un dérapage collectif. A ses yeux, il en va d’un devoir moral mais surtout politique. Trois points doivent être éclaircis à nos yeux.

Premièrement, qui dérape ? Dans ce contexte, l’on est en droit de se demander si le journal The Economist n’a pas remporté la palme – si pas du dérapage, du moins de la provocation – avec la première page d’un de ses numéros sous-titrée en hommage à Thatcher : « Freedom Fighter ». Si Thatcher avait été la dirigeante d’un parti communiste, il est à parier que son héritage eut été taxé par le même journal de « pourri» . Mais attention, The Economist a des concurrents : l’on se souviendra du discours prononcé à l’occasion de la mort de Margaret T. par Barack Obama lorsqu’il déclara que : « the world has lost one of the great champions of freedom and liberty ».

Deuxièmement, ne doit-on pas surtout se réjouir que chacun puisse s’exprimer « librement », en ce compris « publiquement » sur la mort de Margaret T. ? En effet, telle une ritournelle de la Cour européenne des droits de l’Homme, la liberté d’expression est connue comme la liberté qui heurte, choque ou inquiète. Cette liberté serait la maigre compensation des ouvriers qui se sont vus interdire sous Margaret T. le droit d’exprimer collectivement leur désarroi et de faire grève. Elle est à l’image de leur impuissance politique. Par ailleurs, les cris de colère ou de joie des concitoyens anglais à la mort de Margaret T. avaient également pour but de neutraliser l’illusion selon laquelle le pays entier était en deuil.

Troisièmement, il y a parfois comme une mode à ne pas oser désigner la personne qui engendre une politique publique critiquable ou qui la met en œuvre. Or, la critique, même acerbe, de Margaret T., n’est-elle pas un juste retour de la délégation du peuple à celle qui le représenta ? A nouveau, la critique ne s’adresse donc pas à la personne privée mais à celle qui a été revêtue de la fonction de gouverner un état. A cet égard, il faut toutefois reconnaître que la célébration publique de la mort de Margaret T. se comprend encore davantage au moment où elle quitta le siège de Premier Ministre en 1990.

Par contre, last but not least, nous rejoignons totalement Vincent Lefebve lorsqu’il souligne la nécessité de s’interroger sur « les causes complexes (politiques, économiques, sociales) qui ont influencé le devenir d’un pays ». Si Reagan et Thatcher restent deux personnalités qui ont laissé un héritage conséquent et ont, d’une certaine façon, marqué l’évolution du système capitaliste – sans oublier Milton Friedman qui les a fortement influencés -, ressasser leur souvenir ou célébrer leur mort n’est guère suffisant. Par conséquent, il serait plus que dommage de se limiter à l’expression d’un feu de joie tel que formulé par ce citoyen anglais : « Cela fait trente ans que j’attendais ça ! C’est le plus beau jour de ma vie ». Afin de dépasser le stade purement émotionnel, il faut apprendre de Margaret T. sur la méthode et observer son « génie ». Autrement dit, là où Vincent Lefebve s’inquiète que l’on se réjouisse de la mort de Margaret T., la frayeur principale qui nous traverse à la vue des mêmes images télévisées – relatives à la foule célébrant sa mort – est liée à l’avenir qui nous attend. Cette crainte peut être synthétisée comme suit : « comment combattre l’héritage de Margaret T. et ne pas nous limiter à une simple expression émotive de colère sans lendemain politique ?».

A cet égard, toutes celles et ceux qui souhaitent changer l’ordre des choses, en particulier la gauche de l’échiquier politique, peuvent assurément s’inspirer de cette pensée de Margaret T.: « Do you know that one of the great problems of our age is that we are governed by people who care more about feelings than they do about thoughts and ideas ». Par ce biais, elle exprimait l’importance primordiale de l’idéologie dans le combat politique, d’offrir plus qu’un simple « catalogue de mesures ». D’autres auteurs l’ont dit avant nous et nous ne faisons donc que réitérer leur constat. Comme l’explique Stuart Hall, sociologue et théoricien de la culture anglais, la gauche ne peut se contenter de résister au thatchérisme ; elle doit régler ses comptes avec son propre passé et comprendre comment « le thatchérisme a réussi, dans une certaine mesure, à aligner sa « logique » historique, politique, culturelle et sexuelle sur certaines des tendances les plus puissantes de sa logique contemporaine du développement capitaliste » . Eric Hobsbawm lui-même écrivait que nombre des désillusions consécutives au projet Keynésien se nourrissaient, dans les années 80, « de solides raisons » soulignant par là que celles-ci ne résultaient pas simplement d’un phénomène politique, mais qu’elles trouvaient leur origine dans « quelque chose » de beaucoup plus profond lié aux modifications importantes de la société anglaise. C’est en grande partie là que réside le génie de Margaret T. : être parvenue à utiliser une situation de crise pour transformer nombre de présupposés politiques alors dominants à l’époque, relatifs entre autres aux missions de l’Etat, y compris quant à sa gestion des services publics. C’est en ce sens que le philosophe slovène Slavoj Zizek, nous exhorte à « reproduire le geste de Thatcher dans le sens opposé » et qu’il espère « une Thatcher de gauche ». Cette sorcière-là, on l’attend avec grande impatience !

(Les auteurs remercient Fred Panier, chercheur en économie à Stanford pour les vives discussions qu’ils ont avec lui, entre autres à ce sujet.)

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