C’est la faute à Rousseau

par Vincent de Coorbyter*

« Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire / Le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau… »

Difficile de ne pas penser à la chanson de Gavroche, dans Les Misérables, en découvrant les événements en Ukraine et la réaction du président russe, Dmitri Medvedev. Commentant le changement de régime, Medvedev a effet abordé un thème éminemment rousseauiste, celui de la légitimité de la contestation, légitimité parfaitement nulle à ses yeux : « Certains de nos partenaires occidentaux considèrent que le nouveau pouvoir est légitime. Je ne sais pas quelle Constitution ils ont lue, mais il me semble que c’est une aberration de considérer comme légitime ce qui est en fait le résultat d’une révolte. »

Cette déclaration de Medvedev a ceci d’intéressant qu’elle postule qu’aucune révolte n’est légitime si elle s’attaque à un pouvoir constitutionnellement établi. Or Rousseau, dans son Contrat social, disait exactement l’inverse. Le problème n’est pas de décider si le pouvoir s’appuie sur un ordre constitutionnel : la plupart des gouvernements le font, y compris ceux qui exercent un pouvoir dictatorial ou autoritaire, dont ils usent pour adapter la Constitution à leur main. Le vrai problème, pour Rousseau, est de savoir si l’autorité politique répond aux règles fondatrices du contrat social, qui sont des règles supra-constitutionnelles. Ce sont elles qui doivent permettre de juger les Constitutions et les gouvernements, et c’est à elles, selon Rousseau, que le peuple peut en appeler pour renverser un régime qui dissimule son arbitraire derrière un ordre juridique quelconque.

Bien sûr, il serait absurde d’imaginer que tous les membres d’Euromaïdan ont lu le Contrat social ou s’en sont délibérément inspirés. Mais même s’ils en ignoraient l’existence, cela ne changerait rien. Non sans une pointe d’arrogance, Rousseau était convaincu que les règles de base du contrat social, telles qu’il les explicitait, « sont partout les mêmes, partout tacitement admises et reconnues », même si elles n’ont « peut-être jamais été formellement énoncées ». Ces règles, pour Rousseau, constituent une sagesse politique implicite et universelle, dont tout peuple se réclame quand ses droits élémentaires sont bafoués.

C’est que le contrat social, pour Rousseau, est d’une simplicité biblique, en tout cas si l’on s’en tient aux objectifs qu’il doit s’assigner. Tout Etat, tout pouvoir politique, doit suivre simultanément deux principes, formulés dès les premières lignes du Contrat social : il doit veiller à l’utilité ou à l’intérêt de chacun de ses membres, assurer leur sécurité et leur prospérité ; et il doit gouverner en respectant la liberté et les droits de chaque citoyen, la souveraineté politique appartenant au peuple et au peuple seul.

Le régime destitué par les Ukrainiens ignorait chacun de ces principes, de même qu’ils étaient mis à mal, l’un comme l’autre, dans les pays qui ont vu éclater le Printemps arabe. Rousseau aurait dès lors approuvé ces révoltes, le Contrat social proclamant un droit d’insurrection si le pacte social est rompu par le pouvoir en place. Si le pacte est violé par un régime inefficace ou autoritaire, « chacun rentre alors dans ses premiers droits » et est délié de l’obligation d’obéir à la loi, puisque la loi elle-même n’obéit pas aux principes supérieurs qui doivent guider l’action publique. Or un tel cas de figure, pour Rousseau, n’a rien d’exceptionnel mais est au contraire normal, tout pouvoir établi ayant une tendance naturelle à gouverner en fonction de ses intérêts particuliers et non de l’intérêt général. Ce qui aurait surpris Rousseau, s’il avait vécu à notre époque, n’est pas que des révoltes aient éclaté ces dernières années en Ukraine, dans le monde arabe et en Afrique noire, mais que ces révoltes n’aient pas surgi plus tôt et ne touchent pas davantage de pays.

Il ne faudrait pas en conclure, pour autant, que Rousseau se rangerait sans réserve derrière le combat des révolutionnaires ukrainiens et tiendrait leur éventuelle suprématie à venir pour légitime. Sans même parler de la participation de groupes d’extrême droite à la révolution, groupes qui n’ont évidemment que faire d’un contrat social à la manière de Rousseau, ce dernier regarderait avec circonspection l’intention affichée d’Euromaïdan de rapprocher l’Ukraine de l’Union européenne au détriment de ses liens avec la Russie. Le nouveau pouvoir, s’il parvient à s’affermir, romprait à son tour avec les principes rousseauistes s’il ignorait la partie russophone ou russophile de l’Ukraine, qui constitue un tiers du territoire national et qui a massivement voté pour le président déchu, Viktor Ianoukovitch, en 2004 comme en 2010.

Dans la logique de Rousseau, le défi qui menace à présent l’Ukraine est d’être incapable de dégager une quelconque volonté générale. Il n’y a en effet d’autorité légitime, pour Rousseau, que si elle s’appuie sur les intérêts communs à tous les citoyens, que si elle élabore des lois dans lesquelles ils peuvent tous se reconnaître. Or la majorité des Ukrainiens de l’est et du sud sont persuadés que leur intérêt réside dans un partenariat privilégié avec la Russie, et ne veulent pas perdre leur identité russophone. Leur orientation politique est donc strictement inverse de celle des révolutionnaires pro-européens, et l’on voit mal comment l’Ukraine pourrait marier l’eau et le feu en s’alliant à la fois avec l’Europe et avec Moscou.

L’Ukraine est ainsi menacée de connaître un affrontement entre deux volontés générales, ce qui pourrait conduire à la guerre civile. Et il s’agit bien de « deux volontés générales », même si l’expression peut sembler contradictoire dans les termes.

On pourrait être tenté, en effet, de parler plutôt de volontés particulières, puisqu’elles représentent chacune une partie du territoire et qu’elles poursuivent des projets politiques bien déterminés. Mais Rousseau, de façon très lucide, constate que lorsque des « sociétés partielles » se construisent à l’intérieur d’un Etat, chacune poursuit une volonté particulière au regard de l’ensemble national, mais générale par rapport à ses membres : aucune des deux, dès lors, n’a de raison de céder devant l’autre, ce qui peut conduire à la paralysie du pays. Si un tel blocage devait advenir en Ukraine, il ne resterait alors que deux solutions respectueuses des principes rousseauistes, permettant à chaque partie de faire valoir sa propre volonté générale : le fédéralisme ou la partition.

 

* Billet paru dans Le Soir du 26 février 2014

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