Carnet de crise #11 du 10 avril 2020 : Le syndrome de la Belle au bois dormant. Confinement et impuissance politique

La période de confinement que traversent actuellement la Belgique et la plupart des pays est inédite à bien des égards.

En particulier, sur le plan juridique et politique, cette situation engendre un nombre important de procédures exceptionnelles et l’adoption de mesures largement dérogatoires au droit commun. Qu’il s’agisse des pouvoirs spéciaux qui bouleversent l’équilibre traditionnel entre nos pouvoirs constitués ou des mesures adoptées pour limiter l’impact de la crise sur le budget de la sécurité sociale, les dispositifs extraordinaires se multiplient.

Afin de mieux comprendre ce qui se joue sous nos yeux, le Centre de droit public de l’ULB vous propose son Carnet de crise : régulièrement, ses membres mettront en ligne analyses et commentaires de ces dispositifs sous une forme accessible.

Bien entendu, les propos diffusés dans ce cadre n’engagent que leur auteur et autrice et non l’ensemble du CDP.

Télécharger le Carnet de crise #11 : @nalyse du CRISP – Le syndrome de la Belle au bois dormant

Le 18 mars 2020, la romancière française Leïla Slimani, lauréate du Prix Goncourt en 2016[1], publie une chronique de confinement sur le site Internet du journal Le Monde. Pour expliquer à ses enfants les raisons ainsi que l’issue probable de la situation inédite provoquée par la pandémie de Covid-19, elle se réfère à la célèbre histoire de la Belle au bois dormant : « Pour que la princesse ne meure pas en se piquant au doigt, les fées ont pris la décision de l’endormir, elle et tous ses proches, pendant cent ans. Nous aussi, nous allons devoir prendre du repos, rester chez nous et un jour, tout comme le prince sauve la belle d’un baiser, nous pourrons nous embrasser à nouveau »[2].

Cette intervention littéraire et médiatique de la romancière a fait l’objet de nombreuses réactions, y compris en Belgique. Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef du quotidien Le Soir, y a notamment fait référence[3] : « Ces mots (…) ont suscité l’indignation. Pas tant pour ce qu’ils disent que parce que ce journal du confinement, publié par Le Monde, est écrit d’une grande maison dans la campagne normande et pas depuis les “trous de souris, (…) là où les gens souffrent”, dit un internaute. Tandis qu’un autre ironise : “Salut les pauvres, comment ça se passe dans votre 15 mètres carrés à trois ? (…) On n’est pas bien là ?” ».

Cette prise de position fait écho à la question des inégalités sociales qui a été mise en lumière de manière particulièrement nette depuis l’éclatement de la crise liée à la pandémie de Covid-19. Les mesures de distanciation sociale et de confinement prises par les gouvernements ne touchent pas les individus de la même manière, selon qu’ils disposent d’un logement confortable ou non, selon leur état pécuniaire, familial, psychologique voire psychiatrique.

Une dimension supplémentaire de ce texte ne semble toutefois pas avoir été perçue. En recourant à cette métaphore, L. Slimani met en scène une réaction politique possible – et même probable – à la situation que nous vivons actuellement. On pourrait nommer cette réaction le syndrome de la Belle au bois dormant. Suite à la saturation de nos espaces à la fois sociaux et mentaux, suscitée par cette crise, nous tomberions endormis et plongerions dans une léthargie politique durable. Et nous ne pourrions nous réveiller qu’une fois qu’aura retenti, à l’extérieur de nos portes closes, le signal tant attendu pour enfin reprendre le cours de nos existences, comme avant, comme si rien ne nous était arrivé. Une variante encore plus inquiétante mérite d’être énoncée : pendant ce sommeil démocratique, il est possible que des transformations majeures de nos démocraties constitutionnelles et libérales se soient opérées. Il est même envisageable que des dirigeants aient instrumentalisé ce moment extraordinaire pour instaurer un régime autoritaire, ce qui semble dans une certaine mesure déjà le cas dans certains États, comme en Hongrie[4] .

Une autre piste, fréquemment évoquée dans les nombreuses tribunes suscitées par la situation actuelle, est bien différente. Elle suppose au contraire que le choc tout à la fois social, politique et économique causé par cette pandémie conduise à une redéfinition des bases de notre vie collective. Afin d’illustrer cette seconde approche, une autre figure que celle de la Belle au bois dormant peut être mobilisée : celle d’Hypnos, à laquelle s’est identifié le poète français René Char alors qu’il était résistant durant la Seconde Guerre mondiale. Avant de revenir sur la figure d’Hypnos telle qu’elle a été envisagée par ce poète, il faut d’abord insister sur certaines caractéristiques de la séquence dans laquelle nous sommes actuellement engagés afin de mettre en lumière deux issues possibles, l’une placée sous le signe de l’apathie politique, l’autre sous celui de la lucidité et de la reconstruction.

Une situation sans précédent

Une première mise au point apparaît indispensable. Nous pourrions être tentés de ramener la situation actuelle à des précédents historiques. Il s’agit là d’une tendance compréhensible, destinée sans doute à apaiser la crainte que nous inspire notre chute dans l’inconnu. L’exemple de la grippe espagnole a ainsi souvent été évoqué dans la presse ou sur les réseaux sociaux. Pourtant, différents éléments de cette pandémie extrêmement meurtrière survenue voici un siècle incitent à la différencier du Covid-19 auquel l’humanité est aujourd’hui confrontée, ce qu’ont à bon droit rappelé divers historiens. Le contexte politique était nettement différent. En 1918, année durant laquelle la grippe se répand d’une manière qui deviendra progressivement incontrôlable, la Première Guerre mondiale fait rage. « Avant l’été 1918, les autorités européennes peinent à prendre la menace au sérieux. La Première Guerre mondiale est toujours en cours et occupe tous les esprits »[5]. La réalité de la crise sanitaire est alors cachée à la population afin de ne pas l’alerter et afin que l’ennemi ne puisse en déduire un affaiblissement des forces de son adversaire. C’est notamment pour cette raison que cette grippe a été nommée « espagnole ». En Espagne, pays neutre, les informations relatives à la maladie étaient diffusées librement, de sorte qu’un effet de distorsion cognitive s’est créé : cette grippe est espagnole puisqu’elle n’existe qu’en Espagne… En outre, au début du 20e siècle, de surcroît dans un contexte de guerre – à l’époque, la plus effroyable qu’ait connue le monde moderne –, les systèmes de santé existant dans la plupart des pays, même industrialisés, ne ressemblent en rien à ceux des États développés en ce début de 21e siècle.

Ce choc engendré par le caractère nouveau et inédit de la situation présente doit nous inciter à la prudence au moment de faire des projections ou d’émettre des hypothèses quant à notre situation à venir. Cependant, si le passé ne peut pas nous fournir des grilles de lecture prêtes à l’emploi, nous pouvons au moins y puiser des éléments pertinents, ou à tout le moins féconds, pour éclairer la conjoncture dans laquelle nous avons été violemment plongés ainsi que son évolution.

Ainsi, ce que la comparaison avec la grippe espagnole peut nous indiquer, en quelque sorte par contraste, c’est que nous vivons aujourd’hui une crise de la mobilité à la fois au sens restreint et au sens large du terme. La rapidité avec laquelle l’épidémie de Covid-19, au départ centrée sur la Chine, s’est répandue dans le monde, ainsi que ses effets radicaux sur nos habitudes et modes de vie, constituent en effet deux caractéristiques particulièrement frappantes de notre situation. Dans un sens restreint et local, notre mobilité est en péril dès lors que nous sommes confrontés à un changement radical qui intervient dans notre manière d’être au monde et de nous déplacer sur le territoire. Les mesures de confinement et de distanciation sociale qui ont été adoptées dans de nombreux pays sont en effet inédites, en tout cas en temps de paix, et elles impliquent des limitations extraordinaires apportées aux libertés fondamentales[6]. Nous voilà en outre sommés de profiter des joies de la révolution numérique – qui étaient censées, il y a quelques semaines encore, menacer nos intelligences. Certains d’entre nous, qui représentent une proportion non négligeable de la population des travailleurs, ont d’ailleurs vu une modalité d’organisation du travail relativement marginale – le télétravail – acquérir valeur de règle. Et dans la sphère privée, voire intime, les relations sociales virtuelles, qui étaient dénoncées récemment comme inauthentiques voire destructrices de tout lien social digne de ce nom, deviennent l’un de nos derniers refuges.

Mais nous traversons aussi une crise de la mobilité au sens large du terme. Le modèle qu’on a désigné par le terme de mondialisation à partir des années 1990 trouve ici ses limites. Celui-ci visait à la fois un système économique fondé sur la croissance et le commerce mondialisé, nourri par une consommation élevée de biens et de services sans cesse stimulée, et des habitudes sociales caractérisées pour une partie de la population par des déplacements parfois fréquents à l’échelle planétaire (tourisme de masse, accroissement des échanges économiques, politiques, culturels, scientifiques…). Cette capacité à se mouvoir aux quatre coins du monde, loin de profiter à l’ensemble de la population, a été réservée à une nouvelle classe privilégiée, à une nouvelle élite, qu’il s’est d’ailleurs révélé opportun de qualifier – de façon quelque peu tautologique – de « mondialisée »[7]. Tout comme certaines de nos habitudes de mobilité à l’échelle locale, cette avidité à se déplacer d’un continent à l’autre et à parcourir le monde, après avoir permis au coronavirus SARS-CoV2 de se répandre à la vitesse que l’on sait, a été interrompue brutalement, presque du jour au lendemain, lorsque les États ont pris la mesure du danger que représentait la pandémie de Covid-19 qu’ils avaient dans un premier temps sous-estimée.

Il n’est ainsi pas étonnant que la crise sanitaire actuelle offre un répit à la planète. On a observé rapidement une réduction de la pollution au-dessus des zones les plus durement touchées par la pandémie de Covid-19 (la Chine d’abord, l’Italie du Nord ensuite), en raison des mesures de confinement et de distanciation sociale qu’elle a entraînées[8]. S’il était transposé au niveau politique, ce constat factuel pourrait d’ailleurs acquérir une dimension cynique assez prononcée : quelle meilleure façon en effet de résoudre les crises écologiques que de supprimer l’activité des êtres humains, voire les êtres humains eux-mêmes dans une version terroriste ?

Reconstruire après l’épreuve

On le voit, notre situation présente est profondément ambivalente. La pandémie en cours frappe dans leur chair et tue de nombreuses personnes à travers le monde, en particulier parmi les plus vulnérables et fragiles, mais elle tempère également, à brève échéance en tout cas, un processus de destruction du vivant a priori inéluctable. À un niveau d’analyse plus général, ce caractère ambivalent de la crise actuelle est également frappant : celle-ci peut en effet correspondre à un moment qui sera simplement surmonté ou conduire à une mise en suspens de la vie sociale propice à aiguiser le jugement politique. Nombreux sont les articles ou tribunes qui oscillent entre ces deux interprétations. En réalité, ce que nous vivons est tout cela à la fois, une épreuve et une opportunité, comme nous l’apprend l’étymologie du mot crise lui-même. Dans son sens médical, la crise renvoie à un moment qui mobilise toutes les énergies et qui peut être surmonté : c’est l’acception que reçoit le mot en latin médiéval, le mot crisis désignant la manifestation aiguë d’une maladie. En grec ancien, en revanche, le terme krisis charrie une autre signification : il s’agit d’un choix, d’une décision ou d’un jugement adéquat posé en situation[9]. Les mots « crise » et « critique » ont d’ailleurs, en grec ancien, une racine commune, le verbe krinein signifiant choisir, décider, séparer ou encore passer au crible.

Ces deux couches de signification du mot « crise » correspondent à deux hypothèses que l’on peut formuler quant à notre réaction politique future. La première hypothèse, plutôt négative, renvoie à la figure de la Belle au bois dormant déjà évoquée. Une fois la crise surmontée, une fois sortis de notre torpeur, nous pourrions reprendre le fil et le rythme de nos vies comme avant, sans réfléchir à la croissance et aux effets de la surconsommation. D’autant que la tentation sera grande de faire redémarrer la machine économique, la crise promettant d’être extrêmement coûteuse. Le politologue François Gemenne a ainsi pu affirmer dans une récente interview : « Il y a effectivement une opportunité fantastique aujourd’hui, mais je crains fort que ce ne soit pas la voie dans laquelle les gouvernements se dirigent (…). Le risque est de donner aux gens l’impression que, pour lutter contre le changement climatique, il faut mettre l’économie à l’arrêt. Je crains beaucoup que, une fois la crise passée, les gens rejettent massivement toute mesure contraignante sur le mode : “On a déjà donné pour le coronavirus, on ne va pas en reprendre une couche pour le changement climatique” »[10].

Une autre piste existe pourtant, qui imprègne d’ailleurs les propos qui viennent d’être rapportés. Cette crise recèlerait en elle l’opportunité d’affronter les défis majeurs de notre temps. Si la période actuelle peut devenir un tel « accélérateur des transitions »[11], c’est parce qu’elle conduit à une mise entre parenthèses des préjugés qui encadrent notre rapport au monde, voire le travestissent. En d’autres termes, il ne s’agirait pas uniquement d’une crisis, selon une acception médicale, mais également d’une krisis politique et même existentielle.

Cette seconde hypothèse n’a rien d’idéaliste ou d’utopique, des précédents existent. L’exemple de la sécurité sociale mérite d’être épinglé en particulier. Si des assurances sociales de différentes sortes existaient déjà avant la Seconde Guerre mondiale, c’est bien l’épreuve de ce conflit meurtrier et traumatisant à plus d’un titre qui a conduit à les consolider et à les généraliser pour les salariés et les fonctionnaires : en Belgique, l’arrêté-loi du 28 décembre 1944 concernant la sécurité sociale des travailleurs[12] a ainsi mis en œuvre l’ambitieux projet d’accord de solidarité sociale négocié dans la clandestinité par le comité ouvrier-patronal. Dans le domaine des soins de santé (à savoir l’assurance maladie-invalidité dont le caractère crucial saute aux yeux en ces temps de pandémie) et celui de l’assurance chômage, les régimes d’assurances facultatives subventionnées par les pouvoirs publics qui existaient avant la guerre ont été transformés en régimes obligatoires et universels[13].

Une nouvelle configuration politique, de nouvelles craintes, de nouvelles expériences, nous ont ainsi offert l’occasion de refonder notre contrat social[14]. Aujourd’hui, les défis qui se posent transcendent certainement les frontières nationales. Il conviendra notamment de poser à nouveaux frais la question de la mondialisation et des interdépendances. Le choc de la crise actuelle pourrait à cet égard conduire à faire évoluer nos critères d’action usuels, en accordant notamment au principe de précaution le statut de socle de l’intervention publique dans de nombreux domaines, et ce tant à l’échelle locale qu’étatique ou globale. La construction européenne devra sans doute elle aussi être réinventée, de même que le multilatéralisme, qui semble à bout de souffle sur la scène internationale.

Se confronter à la crise pourrait en outre nous conduire à redécouvrir le rôle du droit. Non pas un droit pensé de manière verticale, non un système juridique fondé sur des commandements et qui réclame obéissance. La vision du droit qui peut être salutaire en l’espèce, et qui est de surcroît pleinement conforme à l’idéal démocratique, est celle d’un droit ancré dans des promesses mutuelles échangées entre des êtres humains dans des conditions de liberté et d’égalité. Le nouveau contexte général qui est le nôtre peut être propice à l’émergence d’un tel contrat social renouvelé. Certes, le droit n’offre aucune solution, en particulier lorsque les défis qui se posent sont majeurs, lorsqu’il ne renvoie qu’à des injonctions déconnectées des réalités sociales ou à des paroles déloyales et vides de sens. Pour qu’un nouveau rapport au monde et à autrui puisse advenir, il ne suffit pas de prendre des décisions fortes, encore faut-il prendre des décisions fondatrices, ancrées dans une conception partagée de ce que devrait être un futur commun. Même si un changement dans les perceptions et les attitudes intervenant sur un plan individuel est important, il ne sera pas possible de faire l’économie du niveau spécifiquement politique, collectif, qui implique que des décisions soient prises de façon concertée et qu’elles soient coulées dans un cadre juridique contraignant – non au sens d’un cadre extérieur auquel on se soumet, mais au sens d’un engagement auquel on adhère et qui nous oblige.

Le mythe d’Hypnos : un modèle pour la lucidité politique ?

Le principe de précaution évoqué ci-dessus ne s’avérera ainsi pas suffisant pour refonder notre vie collective, notamment parce qu’il opère de façon essentiellement négative. Une nouvelle éthique de l’action politique est à bâtir à la lumière de cette crise sanitaire, en y articulant les menaces écologiques globales (parmi lesquelles une urgence climatique de plus en plus criante[15]). On ne pourrait davantage se contenter en la matière d’une approche purement pragmatique ou technocratique, dans laquelle versent parfois les décideurs politiques ou même certains militants écologistes. Les constats factuels que les outils scientifiques permettent de poser ne constituent en effet qu’un point de départ. Ils doivent encore être traduits en accords et en décisions politiques.

En outre, toute vie sociale repose aussi sur un imaginaire et des symboles. Le personnage de la Belle au bois dormant épinglé ci-dessus représente une figure éminente de la passivité et, selon l’interprétation mise en avant dans cette analyse, de la passivité politique. Vers quelles sources, vers quelles traditions, vers quels exemples pouvons-nous nous tourner pour concevoir un modèle concurrent, non placé sous le signe de l’apathie (mâtinée d’une forme de naïveté : « Un jour mon Prince viendra… »), mais sous celui de la lucidité ? Tout en évitant un autre mythe tout aussi pernicieux et dangereux pour la démocratie, celui de l’homme fort, qui semble aujourd’hui avoir récupéré son pouvoir de séduction auprès d’une partie de la population. Où trouver l’inspiration pour élaborer cette nouvelle éthique politique dont le monde semble avoir cruellement besoin ? On parle beaucoup des romanciers et de leur apport spirituel en ces temps propices à la réflexion. La Peste d’Albert Camus a ainsi connu un regain de succès inattendu dans de nombreux pays, en particulier en Italie[16]. Les poètes pourraient aussi nous aider.

René Char, né en 1907 et mort en 1988, a été poète et résistant. Sous le nom de Capitaine Alexandre, il a mené durant le second conflit mondial une activité de premier ordre dans les rangs de la Résistance : « René Char est l’un des rares poètes ou intellectuels à avoir effectivement et efficacement, comme principal responsable de la zone sud de la France, combattu, les armes à la main, l’occupation allemande »[17]. Il a traduit cette expérience déterminante dans une série d’aphorismes écrits en 1943 et 1944, Les Feuillets d’Hypnos[18], qui ont été publiés après la fin des hostilités. Le mythe d’Hypnos tel qu’interprété et même incarné par R. Char pourrait constituer une sorte d’antidote à la figure de la Belle au bois dormant. Hypnos est le dieu grec du sommeil, le gardien de la nuit, qui a pour particularité de veiller tandis que les êtres humains sont quant à eux endormis. « Dans la mythologie grecque, c’est le fils de la Nuit et d’Érèbe – dieu des Enfers, frère jumeau de Thanatos, la mort »[19]. R. Char s’y est référé afin de rendre sensé son engagement pour la liberté et intelligible sa traversée de la nuit nazie qui s’était alors abattue sur l’Europe et le monde. Nous pourrions sans doute avec profit revenir à ce texte, tout en assumant, bien entendu, que notre situation présente est loin d’être identique à la tragédie qu’ont vécue les peuples confrontés au totalitarisme nazi. À l’époque, la guerre n’était pas une simple métaphore mobilisée par certains hommes politiques[20], mais une réalité.

Cette mise en garde formulée par R. Char pourrait, en premier lieu, nous interpeller : « Viendra le temps où les nations sur la marelle de l’univers seront aussi étroitement dépendantes les unes des autres que les organes d’un même corps, solidaires en son économie »[21]. Tout comme A. Camus dans La Peste, le poète compare ce qu’il nomme l’« abjection nazie »[22] à un « [démon glacé analogue] aux génies microbiens »[23] . Cette confrontation avec le Mal politique l’amène en outre à forger un nouvel impératif catégorique, indissociablement moral et politique : « Tiens vis-à-vis des autres ce que tu t’es promis à toi seul. Là est ton contrat »[24]. En quelques pensées fulgurantes, R. Char nous offre ainsi des pistes pour envisager cette conciliation a priori impossible entre cette situation sanitaire impérieuse qui s’est invitée dans notre réalité, qui nous chasse de l’espace public et nous ramène à notre appartenance biologique à l’espèce humaine, et la nécessité de maintenir en éveil notre imagination politique.

D’autres aphorismes peuvent être interprétés comme autant d’invitations à nous livrer, en ces heures incertaines, à des exercices spirituels au nom de la liberté, afin de conjurer le syndrome de la Belle au bois dormant qui nous guette et nous menace : « À tous les repas pris en commun, nous invitons la liberté à s’asseoir. La place demeure vide, mais le couvert reste mis »[25] . Cela a été noté, la situation des résistants n’est bien sûr pas celle des personnes simplement confinées en cette année 2020. En ces jours troublés que traverse l’humanité, le courage se situe du côté des soignants et de celles et ceux qui poursuivent, dans l’anonymat, leurs activités professionnelles ou sociales utiles à la collectivité. Héroïnes et héros ne sont pas dans le maquis, ils sont à l’hôpital, à la maison de repos, au supermarché, auprès des sans domicile fixe et des migrants encore plus négligés que d’habitude… Toutefois, au royaume de la poésie, une telle invitation à laisser à la liberté demeurée absente sa place pleine et entière à notre table doit bien sûr être envisagée de manière allégorique : il s’agit de garder comme point de mire la liberté à reconquérir, liberté d’aller et venir, mais aussi liberté par rapport à notre destin.

Pour cela, une autre qualité doit impérativement être cultivée, la lucidité, dont R. Char a pu dire de façon aussi pénétrante qu’énigmatique qu’elle était « la blessure la plus rapprochée du soleil »[26] . En ces temps de règne des fake news et de propagation des théories complotistes, où celui qui souhaite aborder les faits de manière pondérée et prudente semble hors-jeu, cette sentence n’a rien perdu de son tranchant.

Courage, lucidité, humilité également. Tandis que la communication politique « de crise » règne plus que jamais en maître et alors que la tentation est grande de se mettre en scène dans les médias et sur les réseaux sociaux, voici un mot d’ordre qui pourrait aujourd’hui nous servir de boussole éthique afin de nous orienter dans les aspects tant privés que publics de nos existences : « Accumule, puis distribue. Sois la partie du miroir de l’univers la plus dense, la plus utile et la moins apparente »[27].

Ce que R. Char a découvert en se rangeant sous la bannière de la Résistance, c’est en quelque sorte la vie politique elle-même, son essence pure, suscitée par cette action de concert entreprise avec ses compagnons d’armes pour répondre aux circonstances et au défi moral posé par l’occupation[28]. A priori, la crise du Covid-19 – dont le nom, notons-le au passage, est tout sauf une invitation à la poésie… – semble tout autre : nous voici privés de tout espace dans lequel apparaître politiquement, renvoyés à nos foyers, voire sommés de nous consacrer à notre corps souffrant ou menacé, c’est-à-dire à cette partie de notre être qui est la moins politique.

Et si nous laissions nos imaginaires, en cette période troublée, vagabonder quelque peu ? Et si nous les laissions être stimulés par ces mots que R. Char – alias Hypnos – nous a légués ? Peut-être pourrions-nous ainsi saisir la part d’universel qui se loge dans cette configuration inédite ? Finalement, les générations nées après la guerre, qui semblaient jusqu’ici relativement épargnées, à tout le moins au sein du monde occidental, sont elles aussi confrontées au vertige de la modernité, à cette sensation troublante qu’ont dû ressentir les résistants, les révolutionnaires et plus largement les contemporains des crises majeures ayant touché l’humanité. Nous voici en effet plongés dans une situation à laquelle rien ne nous a préparés, qui est fondamentalement inédite et, en cela, à la fois effrayante et propice à stimuler notre intelligence collective. « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament »[29].

Vincent Lefebve, chargé de recherches au CRISP (Centre de recherche et d’information socio-politiques) et collaborateur scientifique au Centre de droit public de l’ULB

Cet article a également été publié en tant qu’@nalyse du CRISP en ligne : Vincent LEFEBVE, « Le syndrome de la Belle au bois dormant. Confinement et impuissance politique », Les @nalyses du CRISP en ligne, 10 avril 2020, www.crisp.be.

[1] Pour le roman Chanson douce, Paris, Gallimard, 2016.
[2] « Le “Journal du confinement” de Leïla Slimani, jour 1 : “J’ai dit à mes enfants que c’était un peu comme dans la Belle au bois dormant” », lemonde.fr, 18 mars 2020.
[3] Le Soir, 20 mars 2020.
[4] « “La Hongrie est désormais une dictature” », La Libre Belgique, 31 mars 2020.
[5] « Un siècle avant le Covid-19, “The Times” racontait l’épidémie de grippe espagnole », courrierinternational.com, 31 mars 2020.
[6] F. BOUHON, A. JOUSTEN, X. MINY, E. SLAUTSKY, « L’État belge face à la pandémie de Covid-19 : esquisse d’un régime d’exception », Courrier hebdomadaire, CRISP, n° 2446, 2020.
[7] Z. BAUMAN, Le coût humain de la mondialisation, Paris, Hachette, 1999.
[8] Le Soir, 17 mars 2020.
[9] M. REVAULT D’ALLONNES, La Crise sans fin. Essai sur l’expérience moderne du temps, Paris, Seuil, 2012, p. 10.
[10] « François Gemenne : du coronavirus au climat, “je redoute très fort l’opportunité gâchée” », lalibre.be, 29 mars 2020.
[11] « Le Covid-19 est-il un accélérateur des transitions ? », France Culture, 14 mars 2020, www.franceculture.fr.
[12] Moniteur belge, 30 décembre 2020.
[13] P. REMAN, « L’importance de la sécurité sociale en Belgique : fondements historiques et enjeux actuels », Santé conjuguée, volume 35, 2006, p. 87.
[14] P. DEFEYT, « Coronavirus et (re)distribution des revenus », Limelette, Institut pour un développement durable, mars 2020, www.iddweb.eu ; D. DUMONT, « Les pouvoirs spéciaux et la sécurité sociale », Carnet de crise du centre de droit public de l’ULB, n° 4, 31 mars 2020, https://droit-public.ulb.ac.be.
[15] V. LEFEBVE, « Dérèglement climatique et coronavirus, d’une urgence à l’autre », Les @nalyses du CRISP en ligne, 17 mars 2020, www.crisp.be, p. 5.
[16] « Le coronavirus dope les ventes de “La Peste” d’Albert Camus en Italie », lemonde.fr, 3 mars 2020.
[17] É. MARTY, René Char, Paris, Seuil/Points, 1990, p. 168.
[18] R. CHAR, « Les Feuillets d’Hypnos », in Fureur et Mystère, Paris, Gallimard, 1980. Cette œuvre est précisément dédiée à Albert Camus.
[19] É. MARTY, René Char, op. cit., p. 179.
[20] « “Nous sommes en guerre” : face au coronavirus, Emmanuel Macron sonne la “mobilisation générale” », lemonde.fr, 17 mars 2020.
[21] R. CHAR, « Les Feuillets d’Hypnos », op. cit., p. 118.
[22] Ibidem, p. 117.
[23] Ibidem, p. 87.
[24] Ibidem, p. 129.
[25] Ibidem, p. 120.
[26] Ibidem, p. 130
[27] Ibidem, p. 127.
[28] H. ARENDT, « La brèche entre le passé et le futur » (préface à La Crise de la culture. Huit exercices de pensée politique), in L’Humaine condition, édition établie sous la direction de P. RAYNAUD, Paris, Gallimard, 2012, p. 593-594.
[29] R. CHAR, « Les Feuillets d’Hypnos », op. cit., p. 102.

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