Le maître du jeu  (Runaway jury)

Réal. : Gary Felder (US, 2003)

par Julie Allard


10604563_537503563050367_1804168519025663732_oLe maître du jeu
appartient à la liste des nombreux films tirés d’un roman de John Grisham (La Firme, L’affaire Pélican, Le client,etc.). Profondément ancré dans la culture des Etats-Unis tant par le style que par l’histoire qui y est contée, outrageusement hollywoodien et par certains aspects caricatural, le film met en scène le monde juridique américain et l’une de ses figures essentielles : les avocats. Ceux-ci s’affrontent au profit d’un récit apparemment manichéen opposant deux visions de la justice : l’une idéaliste, selon laquelle la vérité et la loi peuvent et doivent triompher des passions humaines ; l’autre, cynique, selon laquelle la justice n’est qu’un simulacre manipulé par les puissants, au service desquels les avocats sont prêts à tout pour tordre le cou à la vérité. Ainsi, quand on demande à l’un d’eux si l’objectivité a sa place dans un tribunal, il n’hésite pas à rétorquer : « Pas si je peux l’éviter ».

 

Un film sur l’institution du jury populaire

Le maître du jeu est aussi un film de genre, un film de prétoire (lawcourt film) : l’intrigue se déroule pour l’essentiel au sein du tribunal et offre au spectateur une certaine vision du juge et, surtout, du jury populaire. La légitimité de cette institution, omniprésente dans le droit américain, est rappelée dans le film en contraste avec l’arbitraire potentiel qu’offrirait une justice entièrement professionnalisée. Ainsi, tandis qu’un juré demande à être dispensé, en raison d’un tournoi qui pourrait lui rapporter gros et auquel il veut participer, le juge lui rappelle son devoir civique en la matière, opposant ainsi la justice, qui doit être sans motif intéressé, et le fait de vouloir s’enrichir. Il insiste en particulier sur les garanties qu’apporte le jury en matière d’équité et de justice : « Le système des jurys a été créé parce que, durant des siècles, un juge individuel avait le pouvoir de pendre, pour l’exemple, tout jeune homme pour la seule raison qu’il lui déplaisait » (00.26.46 – 00.29.25). A l’opposé, le cynique avocat clame sans vergogne devant ses clients : « Les procès sont trop importants pour être laissés aux mains des jurys » (00.26.10 – 00.26.32).

La trame de l’histoire repose sur la sélection de ce jury populaire puis sur sa manipulation. Le procès en question se déroule deux ans après qu’un courtier licencié ne soit revenu sur son lieu de travail pour abattre ses anciens collègues, avant de retourner l’arme contre lui. La veuve de l’une des victimes, Celeste Wood, poursuit alors au civil un grand fabricant d’armes, qu’elle juge complice du crime. Sans responsabilité directe avérée, son avocat tente de démontrer que les sociétés d’armement américaines se cachent derrière le 2ème amendement de la Constitution – qui garantit le droit de porter une arme dans une perspective d’auto-défense – pour faire commercialiser des armes de guerre et s’enrichir grâce à la violence.

Celeste Wood est défendue par un avocat local, pro bono et militant, qui s’est saisi de la cause : Wendell Rohr (Dustin Hoffman). Le fabricant d’armes, quant à lui, déploie une énorme équipe d’avocats, assistée par Rankin Fitch (Gene Hackman), cynique spécialiste de la sélection des jurés, dont on ne sait pas vraiment s’il est seulement un consultant ou l’avocat attitré du lobby de l’armement.

C’est au jury populaire qu’il reviendra de trancher l’affaire et celui-ci est présenté dans le film comme un ensemble de gens ordinaires, influencés par leur propre histoire, leurs préjugés, leurs doutes, mais aussi manipulables dès lors qu’on a cerné leur personnalité. Si ce point est clairement énoncé par le film, l’accusation idéaliste refuse dans un premier temps de l’admettre. Même si l’avocat Rohr évoque un costume simple et une tâche de sauce sciemment faite sur sa cravate pour plaire aux gens du peuple, et même s’il accepte finalement de s’adjoindre un consultant (débutant) en matière de sélection des jurés, il veut croire que l’issue du procès dépend surtout de la cause juste. A l’inverse, la défense, mobilisant un grand nombre de moyens techniques, pour la plupart illégaux, enquête sur les jurés potentiels, les observe tant dans le prétoire qu’en dehors, dresse leur profil psychologique et, en suivant le flair de Fitch, espère pouvoir prédire leurs décisions et donc orienter l’issue du procès. Pour « gérer » son jury, Fitch construit un véritable bunker digne d’une agence d’espionnage et télécommande, par oreillette interposée, l’avocat-marionnette qui plaide dans la salle d’audience.

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Le renversement du système et la strategic litigation

S’ajoute au duo des avocats un troisième personnage central, Nicholas Easter (John Cusack), sélectionné comme juré pour le procès. Le spectateur comprend vite qu’Easter ne se retrouve pas dans ce jury par hasard. Assisté de sa petite amie (Rachel Weisz), il fait chanter les deux parties, leur proposant, contre 10 millions de dollars, de manipuler les autres jurés pour les conduire à soutenir la cause du plus offrant. Alors qu’il montre concrètement qu’il est capable d’influencer le jury (Easter obtient par exemple l’exclusion d’une jurée favorable aux armements), Fitch et la défense paniquent : le contrôle du jury, qu’ils avaient chèrement acquis, leur échappe soudainement.

Le lobby des armes consent donc à payer, tandis que l’accusation, portée par Rohr, refuse de se compromettre et réaffirme sa foi en la justice. C’est alors que, à la faveur d’un rebondissement dont seul Hollywood a le secret, le spectateur découvre qu’Easter, malgré les 10 millions de dollars obtenus des armuriers, choisit d’influencer le jury pour les faire condamner. Easter a en effet voulu intégrer le jury non pour s’enrichir, mais pour une raison toute personnelle : venger la sœur de sa petite amie, tuée par balle dans son lycée dix ans plus tôt, sans que les fabricants d’armes mis en cause à l’époque et assistés, déjà, par Fitch, n’aient été sérieusement inquiétés. Il parvient cette fois à obtenir la condamnation de l’armurier à verser 110 millions de dollars à Celeste Wood pour préjudice moral et ruine la réputation que s’était forgée Fitch.

Plus encore que les sommes obtenues dans cette affaire, c’est le précédent judiciaire qui compte : reconnaissant la responsabilité des armuriers dans les meurtres de masse, il permet une interprétation plus restrictive du 2ème amendement, conforme à l’intention explicite de Rohr : limiter (sinon interdire) la vente légale d’armes aux particuliers et par conséquent « changer la loi » (01.18.36 – 01.19.48).

Cette stratégie juridique à l’œuvre dans le procès inscrit le film dans la problématique contemporaine de la judiciarisation de la société, exacerbée aux Etats-Unis. C’est la ligne de défense des armuriers, qui opposent aux émotions invoquées par Rohr et son plaidoyer pour faire des jurés de véritables législateurs, l’impossible imputation de la responsabilité des morts et la légalité formelle de la vente d’armes.

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afficheLe verdict : une impression de droit naturel à l’américaine

Le film choisit toutefois de ne pas dénoncer le phénomène de judiciarisation, même s’il est critiqué par certains personnages du film. C’est pourquoi jamais Celeste Wood ni l’avocat Rorh ne paraissent instrumentaliser la justice pour faire un profit personnel. Malgré la somme colossale obtenue par la veuve, c’est d’abord la victoire d’une cause qui est mise en avant, justifiant par elle-même le recours à la justice. A travers la victoire de cette victime innocente que l’on montre presque toujours auprès de son fils orphelin, c’est comme si toute trace de la corruption dont a usé Easter (falsification de son identité et de sa convocation au tribunal, chantage, manipulation des jurés puis du verdict) avait été effacée. Comme si la victoire de l’idéal de justice s’accommodait parfaitement des vices inhérents au monde des hommes. Comme si encore l’idée de justice prévalait sur tout, y compris les règles de droit et les procédures judiciaires (Fitch était prêt à tout pour faire gagner les armuriers, mais Easter lui-même a perverti le système pour les faire perdre).

Le rebondissement final permet alors de poser de nouvelles questions : s’il veut que ce soit la défense et Fitch qui payent, et s’il sait qu’il orientera de toute façon le jury vers la cause de la veuve, pourquoi Easter fait-il du chantage aux deux parties et propose-t-il à l’accusation d’acheter le verdict ? Outre une raison pragmatique (il sait que l’équipe de Fitch les espionne et aurait un soupçon s’il ne faisait la même offre aux deux parties), ne serait-ce pas sa propre foi en la justice et la confiance qu’il nourrit à l’égard des convictions de Rohr qui l’autorisent à le juger trop honnête ou trop idéaliste pour accepter le marchandage de sa cause ? En revanche, pourquoi Rohr, dans ce cas, lorsqu’il comprend au moment du verdict le jeu joué par Easter, ne lui en veut-il pas d’avoir sali sa cause en bafouant les procédures judiciaires, sinon en vertu du triomphe d’une loi supérieure, fût-elle une simple cause juste ?

Lors du délibéré également, face aux jurés pragmatiques qui estiment qu’il y a bien d’autres souffrances dans le monde jamais dédommagées, Easter invoque la loi, la justice, presque la morale, au nom de laquelle Celeste Wood mérite selon lui qu’on se penche sur son cas. Celui-là même qui manipule le procès et se joue des procédures fait donc référence à une loi, mais laquelle ? Easter est en fait animé par un idéal : celui qui l’a poussé à participer au jury, et celui qu’il invoque finalement pour l’influencer.

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Une illustration du réalisme juridique comme philosophie du droit

Il s’agit pourtant d’un idéal déçu. Au détour d’une enquête chez l’un de ses anciens professeurs, on comprend que le jeune Easter, à la suite du massacre commis dans son lycée, a d’abord tenté des études du droit, pour lesquelles il se passionnait avant de comprendre comment on travaille dans les cabinets d’avocats (1.41.12 – 1.41.26). Confronté à la réalité du droit et à la victoire de Fitch dans le procès qui le concernait, Easter aurait renoncé à faire justice par cette voie, et aurait consentit à « entrer dans le jeu » du réalisme jusqu’à en devenir le maître.

Autrement dit, bien que la cause présentée comme juste et sympathique soit victorieuse à la fin de ce long film à l’américaine (2 heures environ), l’histoire reste une illustration parfaitement convaincante des thèses du réalisme juridique. Selon ce réalisme en effet, le droit n’est pas un ensemble de normes appliquées de façon logique et rationnelle, comme le voudrait le formalisme juridique. Le droit n’est d’ailleurs pas d’emblée au service d’une cause juste, comme le voudrait le jusnaturalisme en lui conférant un fondement métaphysique ou moral. Au contraire, le droit est un ensemble de pratiques sociales et son contenu est déterminé par la personnalité de ceux chargés de rendre justice, ici le jury.

Ce thème est d’ailleurs au cœur de bien des films mettant en scène le jury populaire, et parmi eux la référence en la matière : 12 hommes en colère. En 1957, Sydney Lumet montrait déjà l’impact du profil personnel et des préjugés des jurés sur leur raisonnement et leur décision. Le maître du jeu va toutefois plus loin : 12 hommes en colère est un huis-clos entre les jurés, une sorte de délibération dont doit finalement sortir victorieux le meilleur argument, une forme de reconstruction judiciaire de la « situation idéale de parole » telle qu’elle est pensée par des auteurs comme Jurgen Habermas ou Robert Alexy (voir R. Alexy, A Theory of Legal Argumentation, Oxford University Press, 1989). Dans Le maître du jeu, au contraire, tout le suspens du film tient à la corruption intrinsèque de ce débat, ne serait-ce que par l’action des avocats sur le jury. Ce jury, en outre, est « pourri » de l’intérieur. Loin de consacrer l’affrontement des points de vue, le délibéré ressemble bien à une pièce jouée d’avance, ce qui n’est pas le cas dans 12 hommes en colère, où le renversement du vote initial des jurés, fondé sur des préjugés, se fait par la seule force des arguments du juré n°8 et consacre la logique du dialogue.

Alors que le paradigme de discussion illustrée par 12 hommes en colère constitue un plébiscite pour un modèle procédural du droit, les procédures judiciaires sont malmenées de bout en bout dans Le maître du jeu, par tous les protagonistes à l’exception de Rohr. Le juge lui-même, qui en est normalement garant, n’hésite pas, pour terminer sa journée à l’heure prévue, à inviter les jurés au restaurant pour un repas opulent. C’est bien entendu Easter qui a tout manigancé en faisant annuler le déjeuner prévu pour les jurés, en les affamant donc puis en arrangeant le coup avec le juge. Outre le fait de se faire apprécier par ses camarades jurés, Easter offre ainsi aux avocats un spectacle incongru : celui des corps et des besoins vitaux, voire de la jouissance épicurienne, d’une part, dont il rappelle l’importance dans les processus décisionnels, et celui de la perversion des procédures, d’autre part.

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Comme le film, le réalisme juridique est profondément influencé par le behaviorisme et l’idée selon laquelle les comportements répondent à des stimuli dont n’ont pas toujours conscience les agents. Dans cette perspective réaliste, les normes elles-mêmes sont déterminées par les comportements des acteurs du droit, comportements qui obéissent à des logiques pour l’essentiel extérieures au droit (besoins, passions, intérêts, peurs, etc.), mais que le juriste doit apprendre à anticiper.

Cette approche du droit a été rendue célèbre au début du XXème siècle par le célèbre juge à la Cour suprême, O.W. Holmes. Ce dernier considère qu’on ne peut comprendre le droit qu’en se mettant dans la position du bad man, c’est-à-dire de l’homme mauvais, sans foi éthique, qui cherche seulement à mesurer le risque qu’il court à commettre ses méfaits. En effet, dit Holmes, il faut regarder le droit indépendamment de toute considération de forme ou de morale, et se contenter d’anticiper ce que décideront les tribunaux. Car « les prophéties relatives aux décisions qu’en fait prendront les tribunaux, et rien de plus : voilà ce que j’entends par droit » (O. W. Holmes, La voie du droit, Dalloz, 2014, p.9).

Ces propos emblématiques du réalisme juridique sont illustrés à au moins deux titres dans le film. Fitch, d’abord, incarne la version cynique de ce réalisme : il tente de prédire les décisions des jurés, en fonction de leur profil social et psychologique, en fonction de leurs opinions et de leurs mimiques, et de les choisir ou de les récuser en fonction de cette anticipation. Il n’a que peu besoin de jouer au bad man, puisqu’il l’incarne : il doit permettre, grâce à cette sélection rigoureuse, de garantir au lobby de l’armement qu’il pourra continuer son commerce juteux (les fabricants d’armes, en investissant des sommes colossales dans leur défense, croient d’ailleurs avoir « acheté le verdict »).

Easter, quant à lui, retourne le réalisme juridique contre lui-même, ou plutôt le prend au sérieux : il s’est mis dans la perspective du bad man, il a lui aussi cerné la personnalité des jurés et la façon de les influencer, et tout ça au profit d’un objectif bien déterminé : faire chuter le lobby de l’armement. Il a compris la leçon de Holmes et s’en sert comme d’une arme : si on veut comprendre les décisions des juges, voire les influencer, il ne faut pas se limiter à la logique ou au raisonnement juridique, mais considérer toutes les autres dimensions qui interviennent dans le processus de décision.

 

Le rôle politique du tribunal

En cela, Easter réalise l’autre grand projet du réalisme juridique : celui de l’ingénierie sociale. Sur la base d’un scepticisme radical à l’égard des règles du droit, le réalisme juridique américain, plus spécifiquement le courant de la Sociological Jurisprudence, entend utiliser les tribunaux et les mécanismes des processus décisionnels pour changer la société. Dès lors qu’il est manifeste que les juges n’ont pas un rôle passif dans la détermination de la norme, il leur appartient en effet d’adapter le droit aux besoins de la société et de contribuer ainsi à son progrès (cf. le réalisme juridique se répand principalement à l’époque de la controverse suscitée par la législation du new deal de Roosevelt, dont la Cour suprême a du à plusieurs reprises évaluer la constitutionalité). Dans le film, Easter ne parie pas d’emblée sur une telle conscience sociale des jurés (auxquels aucune autonomie décisionnelle ne semble être accordée), mais parie toutefois sur l’influence du jury en la matière. En les manipulant, Easter garantit que le jury jouera bien le rôle politique dont il est potentiellement détenteur.

Alors que Rohr l’idéaliste pensait que la cause juste pouvait suffire, la présence d’Easter et son action au sein du jury démontrent que la cause ne peut par elle-même triompher, sauf à adopter la même règle du jeu que celle adoptée par les cyniques défenseurs de l’industrie de l’armement. Jamais les arguments rationnels ne semblent pouvoir être la source de l’issue positive du procès. Malgré une double référence à une justice aux yeux bandés (la statue longuement filmée à l’entrée du tribunal, puis immédiatement après la présidence du jury accordée à un aveugle), le film montre comment la justice aveuglée est loin d’être aussi neutre et indépendante qu’elle le voudrait, combien encore elle se laisse instrumentaliser, que ce soit par cynisme ou par militantisme.

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