De vraies fausses démissions *

Sans titre

Par Marc Uyttendaele

L’envie de faire front, l’envie d’être soudés, de n’avoir qu’une seule voix, presque d’aimer ceux qui nous gouvernent quand bien même ils incarnent, tel Jan Jambon, l’inverse de nous-même. L’envie que les polémiques politiques soient reportées sine die. L’envie de n’opposer qu’un seul visage, qu’un seul discours à ces personnages abjects qui ont semé la mort. L’envie d’être fiers de ce qui nous réunit – un sens irréversible, incoercible de la liberté et du respect de l’autre – et d’oublier, pour le temps du deuil, de la somatisation de l’horreur tout ce qui politiquement, philosophiquement, culturellement divise les Belges. Mais tout cela n’était que rêve et espoir. 48 heures après l’horreur, les fausses vraies démissions des ministres de l’Intérieur et de la Justice ont ramené tout un pays au ras du sol. Pourquoi tant de précipitation dans la communication ? Pourquoi annoncer, dans une journée d’unité et de deuil, ces démissions qui n’en sont pas ? Simplement pour faire de la politique, pour préparer l’opinion à des vérités peu supportables – tout ce qui aurait du être fait pour prévenir l’horreur ne l’a peut-être pas été – et pour sauver la tête de deux ministres qui se seraient grandis en ne se prêtant pas à cette comédie qui, à la supposer vraie, ne devait en rien être rendue publique sur le champ. Un sage de la vie politique, Robert Henrion, avait, au moment de l’affaire du Heysel, déclaré que celui « qui s’est laissé porter au sommet des grands emplois, qu’il s’agisse de l’État ou d’une grande ville, ou même d’une entreprise importante doit savoir qu’il portera le destin de l’institution et assumera tout ce qui sera fait ou ne sera pas fait sous son égide ». Il ajoutait qu’il « doit savoir aussi que lorsqu’un grand échec surgit dans la sphère de sa compétence, même si de bonne foi il se croit innocent, il devra quand même en supporter le poids ». C’est ce qu’ont fait Johan Vande Lanotte et Stefaan Declercq au moment de l’évasion de Marc Dutroux et aussi, avec une incomparable dignité, Louis Tobback au moment de la mort de Semira Adamou. Aujourd’hui, comme des bulles glauques qui crèvent à la surface des médias, des erreurs, des dysfonctionnements des services sont dénoncés au grand jour. Les deux frères El Bakraoui seraient passés entre les mailles du filet alors qu’au nom du principe de précaution à tout le moins, tout aurait du être mis en oeuvre pour les arrêter. L’adresse de la planque de Salah Abdeslam aurait été connue de longue date par un service de police mais l’information n’aurait pas circulé. Plus grave encore, Salah Abdeslam qui avait fui une planque où fourmillaient les armes n’aurait pas été interrogé immédiatement sur la préparation éventuellement imminente d’un nouvel attentat. Il faut se garder de toute caricature. Il faut éviter de juger un acte passé au regard d’une réalité, fut-elle atroce, qui n’a été dévoilée que plus tard. Il faut s’abstenir d’exorciser la souffrance de tout un peuple en sacrifiant des boucs émissaires, fussent-ils les ministres compétents. L’opinion est versatile et elle peut reprocher à un responsable politique de s’accrocher à son mandat comme elle peut lui reprocher d’abandonner le navire en pleine tourmente. Sous cet angle, l’absence de démission de Jan Jambon et de Koen Geens peut non seulement être admise, mais susciter le respect. S’ils ont la conviction, ce qui semble être le cas, qu’ils sont en mesure de remplir efficacement leur mission dans les jours et les semaines qui viennent, nul ne peut leur reprocher d’être restés en fonction. Il est plus gênant, cependant, qu’ils n’aient pas pris date, qu’ils aient d’emblée entériné le fait que leur démission avait été refusée par le Premier ministre et qu’ils soient venus devant les caméras des télévisions, évoquant leur propre sort, indiquer : « Circulez, il n’y a plus rien à voir ». Ce qui est présenté comme un point final aurait du n’être qu’un début de phrase, l’engagement de rendre compte et d’en tirer, le cas échéant, quand le calme sera revenu, toutes les conséquences. C’est cela la responsabilité politique. C’est assumer la manière dont les services dont on a la charge sont organisés et porter, par sa démission, le poids de leurs éventuels dysfonctionnements. Après les attentats de Paris, compte tenu des liens étroits des terroristes avec notre pays, révélés dès janvier 2015, les services de police et les autorités judiciaires n’avaient évidemment pas l’obligation de résultat d’empêcher un drame, mais ils avaient à tout le moins le devoir de pousser au plus loin le respect du principe de précaution et de cela, les ministres de l’intérieur et de la Justice devaient minutieusement s’assurer. Si, à tête reposée, il devait apparaître que les manquements évoqués plus haut correspondent à la réalité, leur responsabilité personnelle sera engagée, comme l’a été jadis celles de Johan Vande Lanotte, de Stefaan Declercq ou de Louis Tobback. Alors, pour paraphraser Robert Henrion, même si de bonne foi ils se croient innocents, ils devront quand même en supporter le poids et, cette fois, en dehors de tout jeu de rôle, s’effacer dans la dignité.

* Les propos tenus dans ce billet d'humeur ne représentent que l’opinion de leur(s) auteur(s) et n’engagent ni le Centre de droit public, ni l'U.L.B..

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